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Le Talon de fer

Ce que lisent les sauvages

Je vous dit que nous sommes au seuil de l’inconnu, répétait-il. Il se passe autour de nous des choses énormes et secrètes. Nous pouvons les sentir. Leur nature nous est inconnue, mais leur présence est certaine. Toute la texture de la société en frémit. Ne me demandez pas de quoi il s’agit au juste, je n’en sais rien moi-même. Mais dans cette liquéfaction, quelque chose va prendre forme, est en train de se cristalliser.

Je ne saurais trop insister sur cette conviction de rectitude morale commune à toute la classe des oligarques. Elle a fait la force du Talon de fer, et beaucoup de camarades ont mis trop de temps ou de répugnance à le comprendre. La plupart ont attribué la force du Talon de fer à son système de récompenses et de punitions. C’est une erreur. Le ciel et l’enfer peuvent entrer comme facteurs premiers dans le zèle religieux d’un fanatique ; mais, pour la grande majorité, ils sont accessoires par rapport au bien et au mal. L’amour du bien, le désir du bien, le mécontentement de ce qui n’est pas tout à fait bien, en un mot, la bonne conduite, voilà le facteur primordial de la religion. Et l’on peut en dire autant de l’Oligarchie. L’emprisonnement, le bannissement, la dégradation d’une part, de l’autre, les honneurs, les palais, les cités de merveille, ce sont là des contingences. La grande force motrice des oligarques est leur conviction de bien faire. Ne nous arrêtons pas aux exceptions : ne tenons pas compte de l’oppression et de l’injustice au milieu desquelles le Talon de fer a pris naissance. Tout cela est connu, admis, entendu. Le point en question est que la force de l’Oligarchie gît actuellement dans sa conception satisfaite de sa propre rectitude.

Jack London, Le Talon de fer

Paru en 1908, ce roman décrit la montée d’une dictature fasciste aux États-Unis et l’écrasement de l’insurrection de la classe ouvrière que l’auteur situe entre 1914 et 1918.

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