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Rien n'est plus rare qu'une juste expression du malheur

Simone Weil, L'Iliade ou le poème de la force

Les rapports de l'âme humaine et du destin, dans quelle mesure chaque âme modèle son propre sort, ce qu'une impitoyable nécessité transforme dans une âme quelle qu'elle soit au gré du sort variable, ce qui par l'effet de la vertu et de la grâce peut rester intact, c'est une matière où le mensonge est facile et séduisant. L'orgueil, l'humiliation, la haine, le mépris, l'indifférence, le désir d'oublier ou d'ignorer, tout contribue à en donner la tentation. En particulier, rien n'est plus rare qu'une juste expression du malheur ; en le peignant, on feint presque toujours de croire tantôt que la déchéance est une vocation innée du malheureux, tantôt qu'une âme peut porter le malheur sans en recevoir la marque, sans qu'il change toutes les pensées d'une manière qui n'appartient qu'à lui. 

[…] Les Romains et les Hébreux se sont crus les uns et les autres soustraits à la commune misère humaine, les premiers en tant que nation choisie par le destin pour être la maîtresse du monde, les seconds par la faveur de leur Dieu et dans la mesure exacte où ils lui obéissaient. Les Romains méprisaient les étrangers, les ennemis, les vaincus, leurs sujets, leurs esclaves ; aussi n'ont-ils eu ni épopées ni tragédies. Ils remplaçaient les tragédies par les jeux de gladiateurs. Les Hébreux voyaient dans le malheur le signe du péché et par suite un motif légitime de mépris ; ils regardaient leurs ennemis vaincus comme étant en horreur à Dieu même et condamnés à expier des crimes, ce qui rendait la cruauté permise et même indispensable. Aussi aucun texte de l'Ancien Testament ne rend-il un son comparable à celui de l'épopée grecque, sinon peut-être certaines parties du poème de Job. Romains et Hébreux ont été admirés, lus, imités dans les actes et les paroles, cités toutes les fois qu'il y avait lieu de justifier un crime, pendant vingt siècles de christianisme.

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