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Trois poèmes de Jean-Joseph Rabearivelo


Que de fois relayés
et que de fois les mêmes,
dans la lumière ruisselante,
les laboureurs de l’azur ?

Ont semé quelles graines,
ont planté quelles tiges
au royaume du vent,
et sur les monts arasés ?

Sont en quel inconnu,
derrière quel feuillage
et sur quelle herbe haute,
près des rives du soir ?

– Boivent à une source noire,
arrachent cressons et menthes,
puis, couchés sur le dos,
regardent les astres croître

jusqu’à votre éclosion,
ô glaïeuls rouges et noirs,
et jusqu’au saccage par le jour
de leurs aires aériennes.

*

Sœurs du silence en la tristesse,
les fleurs qui n’ont que leur beauté
et leur solitude,
les fleurs – morceaux de cœur terrien
palpitant à l’unisson des nids –
dorment-elles ici, font-elles des rêves
sur la fin de leur destinée ?

Les doigts
qui ne voulaient d’elles que leur jeunesse,
les doigts se sont tous joints
dans la chaude blancheur des draps –
sauf les miens qui sont si frêles
et qui savent tant choyer
les choses délicates.

Mes lèvres aussi frôlent les fleurs,
les fleurs devenues plus mystérieuses,
et plus belles, et brusquement hardies.

Et j’entends,
mêlées à la respiration des herbes,
leurs dernières confidences.
Ah ! comme elles seraient douloureuses
sans ces parfums pacifiques, Seigneur,
qui s’évadent avec leur vie !

*

Écoute les filles de la pluie
qui se poursuivent en chantant
et glissent
sur les radeaux d’argile
ou d’herbes de glaïeuls
qui couvrent les maisons des vivants.

Elles chantent,
et leurs chants sont si passionnés
qu’ils deviennent des sanglots
et se réduisent en confidences…
Peut-être pour mieux faire entendre
cet appel d’oiseau qui t’émeut.

Un oiseau seul au cœur de la nuit,
et il ne craint pas d’être ravi par les ondines ?
Ô miracle ! ô don inattendu !
Pourquoi rentres-tu si tard ?
Un autre a-t-il pris ton nid
tandis que tu étais en quête d’un rêve au bout du monde ?


TRADUIT DE LA NUIT (1935)

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