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Écritures clandestines, les délaissées


Durant ces dernière semaines, j’ai bordossé, un spectre d’idée en tête, impressionné sans doute par la proposition de Grégory Hosteins pour cette dissémination. Je cède malgré tout au désir d’écrire quelques lignes.

Me suis un temps intéressé au jardin en mouvement de Gilles Clément parce qu’il y avait dans la concession voisine de splendides fleurs orangées, des mauvaises herbes, soi-disant, et qu’elles étaient venues chez moi.

Le jardin en mouvement s’inspire de la friche : espace de vie laissé au libre développement des espèces qui s’y installent. Dans ce genre d’espace les énergies en présence –croissances, luttes, déplacements, échanges – ne rencontrent pas les obstacles ordinairement dressés pour contraindre la nature à la géométrie, à la propreté ou à toute autre principe culturel privilégiant l’aspect. Elles rencontrent le jardinier qui tente de les infléchir pour les tourner à son meilleur usage sans en altérer la richesse. « Faire le plus possible avec, le moins possible contre » résume la position du jardinier du Jardin en Mouvement.
Jardin en mouvement Parc André Citroën
copyleft G. C. parc A. Citroën
Puis j’ai lu le Manifeste du Tiers-Paysage. J’apprécie peu le terme Manifeste et je n’ai pas tout compris, mais il y a là de quoi réfléchir, trouver une correspondance entre l’évolution de la diversité biologique et celle de la création dans l’espace web.
Le Tiers-Paysage – fragment indécidé du Jardin Planétaire – désigne la somme des espaces où l’homme abandonne l’évolution du paysage à la seule nature. Il concerne les délaissés urbains ou ruraux, les espaces de transition, les friches, marais, landes, tourbières, mais aussi les bords de route, rives, talus de voies ferrées, etc … A l’ensemble des délaissés viennent s’ajouter les territoires en réserve. Réserves de fait : lieux inaccessibles , sommets de montagne, lieux incultes, déserts ; réserves institutionnelles : parcs nationaux, parcs régionaux, « réserves naturelles ».
Comparé à l’ensemble des territoires soumis à la maîtrise et à l’exploitation de l’homme, le Tiers-Paysage constitue l’espace privilégié d’accueil de la diversité biologique. Les villes, les exploitations agricoles et forestières, les sites voués à l’industrie, au tourisme, à l’activité humaine, l’espace de maîtrise et de décision sélectionne la diversité et parfois l’exclut totalement. Le nombre d’espèces recensées dans un champ, une culture ou une forêt gérée est faible en comparaison du nombre recensé dans un délaissé qui leur est attenant.
Considéré sous cet angle le Tiers-Paysage apparaît comme le réservoir génétique de la planète, l’espace du futur … 
La prise en considération du Tiers-Paysage en tant que nécessité biologique conditionnant l’avenir des êtres vivants modifie la lecture du territoire et valorise des lieux habituellement considérés comme négligeables.
Fragment indécidé du jardin planétaire, le Tiers-Paysage est constitué de l’ensemble des lieux délaissés par l’homme. Ces marges assemblent une diversité biologique qui n’est pas à ce jour répertoriée comme richesse.
Tiers paysage renvoie à Tiers-État (et non à Tiers-Monde).
Espace n’exprimant ni le pouvoir ni la soumission au pouvoir.
Les espèces se développant dans un délaissé sont d’une certaine manière clandestines, bien que non cachées. Forme d’une nouvelle clandestinité, ouverte, mais non totalement maîtrisable par les pouvoirs de toutes sortes. Les écritures clandestines d’aujourd’hui leur seraient comparables. Elles couvrent sans « occuper » les espaces délaissés du web, hors des terrains exploités par les grandes entreprises culturelles. Tout aménagement génère, quoi qu’on fasse, explique Gilles Clément, une part d’espace non aménagé. Plutôt que d’être repoussées, chassées par contrainte, vers ces lieux réduits, elles les choisissent comme « champ » d’expression, de mouvement. Elles sont les bords de route, de voies ferrées, les talus, les fissures des murs urbains où germe toujours une semence. Les nouvelles écritures clandestines vivent dans les « espaces d’indécision » du territoire planétaire.

dessin de Gilles Clément, Tiers-Paysage 
dessin de Gilles Clément, Tiers-Paysage
Dessins de Gilles Clément, le Tiers-Paysage


4 commentaires:

  1. Merci pour cette découverte! j'ai vu Clément, je crois, l'année dernière lors d'une conférence, mais je ne connaissais pas ses textes. Ce que vous dites sur les espaces clandestins ouverts et non-cachés, vivant et proliférant sur le délaissé est exactement, je m'en rends compte grâce à votre texte, ce que je cherchais à formuler. Un grand merci
    Grégory

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  2. Heureux que ces quelques lignes servent à votre réflexion, j'espère que vous la poursuivrez et nous en ferez part. Serge

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  3. Bonsoir Serge
    Ainsi va la vie et ses bizarreries, moi aussi lecteur de Gilles Clément. Je m'essaie au jardinage en mouvement, ce qui n'est pas aisé dans un jardin de ville. Votre parallèle avec la littérature est très bien vu. Nous sommes jardinier des mots, coincés entre le désir de les domestiquer et le plaisir de les voir s'envoler. Humaine condition. Je ne peux m'empêcher de faire le lien avec un de mes textes http://depassage.tumblr.com/post/74746792846/va-la-poesie-va.

    En passant.
    Antoine

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    1. Antoine, nous ne savons où vont nos mots, ils suivent les voies ferrées, les chemins de travers, ensemencent les espaces délaissés que les limites administratives, avec leurs lignes droites, ne peuvent empêcher. Merci de votre passage. Serge

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